Intentions

Mon travail intitulé Sous chiffre, présenté dans les abris de l’Arsenic en juin 2008 a été motivé par la curiosité de savoir quels personnages se cachaient derrière les petites annonces de rencontres amoureuses et quel désir véritable les conduisait à chercher une relation par ce biais.

Dans un premier temps, j’ai réalisé une photographie dans laquelle je mettais en scène mon envie de récolter des histoires intimes. Cette image est née d’une histoire personnelle : ma maman conserve depuis plus de trente ans les lettres d’amour que mon papa, comédien, lui écrit chaque fois qu’il part en tournée. Des lettres qui décrivent son quotidien, ses questionnements artistiques, qui parlent de ses pensées pour elle et qui, surtout leur permettent de garder le lien amoureux au-delà de la distance. Ces lettres ont été le déclencheur silencieux pour la construction de mon image. Mais en les utilisant comme un accessoire scénographique, leur histoire a changé : elles n’étaient plus des lettres intimes adressée à l’être aimé, mais les lettres que le personnage dans la photo aurait voulu recevoir.

Lors de la prise de vue dans un bistrot genevois, j’ai demandé à la patronne de participer à la mise en scène. De dos, elle prend la place de l’interlocuteur. Je lui raconte l’origine des lettres, que j’ai disséminé un peu partout par terre. Cette anecdote lui ramène à la mémoire un moment de sa propre vie : son mari était parti en Suisse pour travailler, alors qu’elle était restée au Portugal, attendant de pouvoir le rejoindre. Durant les quelques années qu’a duré leur éloignement, ils se sont écrit une lettre, tous les mercredis, pour continuer d’enrichir leur relation. Je suis très touchée par cette histoire qui provoque un aller-retour dans le processus d’élaboration de mon image : la mise en scène d’un fait personnel génère d’autres histoires intimes. L’image crée des récits et c’est à ces récits que je me suis intéressée.

Dans un deuxième temps, j’ai envoyé cette image aux auteurs des petites annonces qui m’intriguaient particulièrement. Elle était pour moi une façon de me présenter et de suggérer ma démarche. J’ai envoyé une vingtaine de lettres et j’ai reçu cinq réponses de cinq hommes. Ensuite, j’ai conservé sur fichiers électroniques ou dans un classeur chacun des échanges de lettres ou SMS que j’ai eu avec les auteurs de petites annonces avant de les rencontrer. Je ne savais pas au préalable si je les utiliserais, mais il me semblait important de garder des preuves de toutes les étapes de nos approches. Comme une collectionneuse, j’ai commencé à consigner chacune des traces que le travail produisait, comme un rituel rassurant d’accumulation. Mais la plus grande partie de la récolte d’informations a été l’enregistrement audio des interviews avec les hommes lors de la rencontre à proprement parler. A priori destinés uniquement à être des aide-mémoire, ces enregistrements se sont avéré être, par la suite, la matière première du travail. Retranscrites, retravaillées, taillées, coupées, recollées, les paroles de mes interlocuteurs sont devenues la partition des comédiens avec lesquels j’ai travaillé plus tard.

Les trois textes d’une dizaine de minutes chacun ont donc été fabriqués avec les mots de trois des hommes rencontrés. J’ai complété la préparation par une description très précise du personnage à l’intention des comédiens. Pour chacun des trois protagonistes, j’ai imaginé un décor de 1.50 x 1.50 m, composé d’éléments très simples qui permettent de donner des indices sur le caractère de chaque homme. Ces décors sont disposés dans le même espace d’exposition dans les coins et au centre de la pièce. À l’intérieur de ceux-ci, les comédiens sont immobiles, comme des statues vivantes ou des photographies parlantes.

Mon travail avec les comédiens a surtout été un travail de distanciation par rapport au jeu théâtral. Je leur ai demandé de donner le texte comme une litanie, avec une voix monocorde qui rappelle les personnes âgées qui se parlent à elles-mêmes. Un discours intérieur qui devrait forcer le spectateur à s’approcher pour entendre. Les trois textes sont dits simultanément, comme un canon. Le rapport sonore entre les trois textes a été travaillé à la façon d’une pièce musicale avec des pauses, des crescendo ou decrescendo. Ce qui m’a intéressé dans ce travail est la métamorphose de faits réels dans une forme fictionnelle. Ici, des acteurs ont rejoué des bribes de vies intimes. À partir d’éléments de réalité sont apparus des personnages de fiction. Non pas pour créer une histoire déconnectée de la réalité, mais pour tenter au contraire de mettre en lumière des traits humains fondamentaux, comme si il s’agissait d’accéder au naturel par l’artificiel, car le réel ne se trouve pas dans la captation mais dans la fiction.